Les tyrannies se maintiennent par deux moyens contraires, dont l’un, traditionnel, est utilisé par la plupart des tyrans dans leur gouvernement. On attribue à Périandre, de Corinthe, un grand nombre de ces procédés ; on en trouve aussi beaucoup dans le gouvernement des Perses.
Ces moyens employés pour maintenir autant qu’il est possible la tyrannie, c’est de couper tous ceux qui dépassent et de faire périr les hommes généreux, de ne permettre ni les repas en commun, ni les associations d’amis, ni l’éducation, ni rien de pareil ; de se garder, au contraire, de tout ce qui est propre à faire naître la générosité et la confiance, c’est-à-dire de ne souffrir ni études libérales, ni réunions d’études, et de tout faire pour que les gens soient le plus possible inconnus les uns aux autres.
Il faut tâcher de ne rien ignorer de ce qui se dit ou se fait chez les sujets, mais d’avoir des espions, comme étaient à Syracuse celles qu’on appelait « Rapporteuses », et ces gens que Hiéron envoyait aux écoutes partout où il y avait une réunion ou une assemblée ( car on parle avec moins de liberté quand on craint de tels gens, et si l’on se permet de parler, cela se sait).
Il faut semer la discorde, brouiller les amis avec les amis, le peuple avec les notables, les riches les uns avec les autres.
Appauvrir les sujets est aussi la ressource de la tyrannie, afin de pourvoir aux besoins de la garde et afin que les citoyens, occupés à gagner leur vie au jour le jour, n’aient pas le loisir de conspirer. Exemples : les pyramides d’Egypte, les offrandes des Cypsélides, la construction du temple de Jupiter olympien par les Pisistratides, et les grands travaux de Polycrate à Samos (toutes choses qui ont la même efficacité : l’occupation et l’appauvrissement des sujets). Il y a aussi les impôts, comme à Syracuse (sous Denys, dans l’espace de cinq ans, la valeur totale des propriétés entra dans le Trésor).
Le tyran est aussi porté à faire la guerre, afin que les sujets n’aient pas de loisirs, et sentent toute leur vie le besoin d’un chef.
Le monarque peut se maintenir par l’affection de ses amis ; mais le propre de la tyrannie est de se défier avant tout des amis : le tyran sait que tous veulent le perdre, mais que ses amis surtout en ont le pouvoir.
La tyrannie se propose trois buts :
Premièrement dégrader les âmes des sujets ( car une âme basse ne saurait conspirer).
Deuxièmement, semer le défiance parmi les sujets (car la tyrannie ne peut être renversée tant qu’il ne se trouve pas des gens qui aient confiance les uns dans les autres. Voilà pourquoi les tyrans sont en guerre contre les honêtes gens, comme nuisibles à leur autorité : non seulement les honnêtes gens ne veulent pas être gouvernés despotiquement, mais encore ils ont confiance en eux-mêmes et en inspirent aux autres, et ils sont incapables tant de se dénoncer eux-mêmes que de dénoncer les autres).
Troisièmement, l’impuissance à agir (car nul n’entreprend l’impossible ; et, par conséquent, on n’entreprend pas non plus de renverser la tyrannie quand on n’en a pas le pouvoir).
Tels sont les trois buts où visent les desseins des tyrans. Car on peut ramener à ces trois principes les procédés de la tyrannie : pas de confiance entre les citoyens, pas de pouvoir, et l’âme basse.
La comédie du Bon tyran.
L’autre système emploie des procédés presque contraires à ceux qu’on vient de dire. On peut le tirer du mode de corruption de la royauté : car de même qu’un moyen de la corrompre est de rendre l’autorité plus tyrannique, de même le moyen de maintenir la tyrannie, c’est la rendre plus royale, en conservant une seule chose, la puissance, afin de commander aux citoyens non seulement s’ils y consentent, mais malgré eux- car renoncer à ce point, c’est renoncer à la tyrannie ; mais il faut que cela subsiste comme base. Quant au reste, le tyran doit faire certaines choses, paraître en faire certaines autres, en jouant au mieux la comédie de la royauté.
Premièrement, il doit paraître prendre à cœur les intérêts publics, et ne point dépenser pour ces dons qui irritent la multitude, lorsqu’elle voit que l’on s’empare du maigre produit de ses travaux et de sa peine, et qu’on le donne sans compter à des courtisanes, à des étrangers et à des artistes. Qu’il rend compte de ce qui a été reçu et dépensé, comme l’on fait certains tyrans (en administrant ainsi, on paraîtra plutôt être l’économe que le tyran du peuple ; quand à manquer d’argent, aucune crainte à avoir, puisqu’on est maître de l’Etat.
Il doit prendre un air, non pas sévère, mais grave, tel qu’on ressente en sa présence non de la peur, mais du respect ; inspirer du respect, à vrai dire, ce n’est pas facile pour un homme méprisable ; c’est pourquoi il faut, quand m^me on négligerait les autres vertus, s’appliquer du moins à la vertu guerrière et s’en donner la réputation.
Il faut encore qu’on ne le voie jamais, ni lui, ni non plus quelqu’un de son entourage, faire outrage à l’un de ses sujets, garçon où fille ; il faut aussi que les femmes qui lui appartiennent se conduisent de la même façon que les autres, car un grand nombre de tyrannies ont été renversées pour des outrages de femmes.
Aristote, Politique, livre V, chapitre 9.
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