Non-psychiatrie (conclusion)

05.08.07

Permalink 07:37:21, par sylvain Email , 2407 mots, 647 vues   French (FR)
Catégories: Général

Non-psychiatrie (conclusion)

Dans l’exposé du 9 Novembre, était présentée comme un progrès la mathématisation de la psychiatrie. À bien des égards, cette mathématisation en constitue un, et il serait absurde de le nier. Cependant, nous ne partageons cet enthousiasme, que de manière modérée, pour les raisons théoriques que nous avons évoquées plus haut. Le parti pris théorique du DSM risque aussi de ne faire que confirmer comme acquis et comme valide tout un système de pensée qui décide de manière qui pourrait être autoritaire (mais il resterait à le montrer, mais on ne le peut ici) de l’essence de l’humain.

Concernant la mathématisation en général, elle est souvent présentée comme la voie vers la science par certain de ses tenants. Pour ce qui concerne la psychiatrie, on pourrait dire de manière plus nuancée qu’elle constitue une voie qui ne doit pas se présenter comme exclusive des autres. Une non-psychiatrie pourrait constituer la théorie-méthode pour l’exploration de chaque voie ; théorie expérimentale dans la mesure où elle devrait, les explorant, en transformer à chaque fois les réquisits pour évaluer ce que cela donne au niveau de la théorie nouvellement transformée.
On a vu dans cet exposé qu’il y avait bien, au moins dans cette description de la schizophrénie, une manière de penser l’humain, qui est une décision sur l’humain, sur son être. Cette décision remonte au moins à l’antiquité (elle en est une parmi d’autres qu’il faudrait examiner également) ; mais tant qu’on la critique pour imposer une autre décision, nous ne faisons que reproduire ce geste. Alors que si l’humain, dans un axiome, est pensé comme Indécidé, condition de toute décision, cela change fondamentalement la théorie, qui devient une théorie non-décisionnelle (dont les effets sont à produire théoriquement par un travail d’examen de la théorie philosophique et psychiatrique proprement dite). Dans le DSM IV, est reconnu comme schizophrène quelqu’un qui délire.

« On trouvait qu’il parlait mal car il était simplement devenu inapte à parler notre langage pour rendre compte de ce qu’il avait vécu – et moi d’entre-apercevoir, à travers des bribes frappantes de son discours par ailleurs incompréhensible, cette expérience, en remontant les quelques fils que j’arrivais à saisir, et qui me firent voir en retour qu’il était en train de forger devant nous, bien qu’avec peu de succès, un langage capable de rapporter ce qu’il avait vécu au plus fort du chaos ; et il était par conséquent abusif de dire qu’il parlait plus ou moins bien que nous : il parlait, et c’était nous qui étions bafouilleurs, aphasiques, peut-être mêmes muets et aphones…. » Medhi Belhaj Kacem, L’antéforme.

C’est sur cette citation que nous terminons cet exposé sur la mathématisation de la psychiatrie, citation qui permet de montrer tout le dilemme qu’à chaque fois nous pouvons rencontrer concernant la psychiatrie. Et une mathématisation, ne peut, selon toute vraisemblance, être en seule en mesure de le trancher. On risquera toujours à l’égard de quelqu’un de lui faire du tort par nos jugements, plutôt que de songer au moyen de liquider tout tort, comme si le tort était évitable, il faudrait se demander comment nous pouvons lui causer le minimum de torts, et encore la théorie de cette blessure doit être élaborée, ce que nous ne pouvons malheureusement pas faire encore ici. On éviterait peut-être de causer du tort supplémentaire (aux patients mais pas seulement) dans la mesure où toutes les ressources de chaque théorie seraient mises sur un pied d’égalité (à l’égard du Réel). Et qu’à cette occasion, nous nous donnions la chance d’explorer chacune d’entre elles, plutôt qu’une seule à l’exclusion de toutes les autres.

***

Réponses aux questions :

Question 1 : cet exposé concerne-t-il la mathématisation de la psychiatrie ou sa conceptualisation ?

Réponse 1 : cet exposé concerne les deux, peut-être plus particulièrement la conceptualisation, mais l’approche théorique proposée affecte également la mathématisation. On cherche le principe d’une théorie unifiée où les caractères philosophiques et scientifiques sont unifiés en dernière instance par le Réel. Or, il y a peut-être bien une mathématisation de la psychiatrie, mais il y a aussi certainement une théorisation d’ordre philosophique de cette mathématisation. On cherche une approche identiquement philosophique et scientifique car la psychiatrie ne peut se passer de certaines méthodes de calcul, pas plus qu’elle ne peut se passer d’une conceptualisation comportant des philosophème. Reste que cet exposé a été composé à l’occasion d’un autre exposé sur la psychiatrie et sa mathématisation. Il a d’abord été conçu comme une réaction par rapport à une conceptualisation de la mathématisation qui m’a parue plutôt scientiste. Alors, il est vrai que la mathématisation intervient secondairement par rapport à la conceptualisation. Mais quant à moi, je suis enclin à penser que cette distinction comporte encore des présupposés philosophiques qu’il s’agirait d’expliciter. Aussi, on pourrait concevoir la non-psychiatrie comme théorie unifiée de mathématisation (conceptualisée) et conceptualisation (mathémathisante, mathématique ?)
Il ressort de cette question que la mathématisation semble devoir être aussi conceptualisée.

Question 2 : la théorie selon laquelle nous avons un corps et une âme n’est pas spécifiquement philosophique, cela relève tout aussi bien de ce qu’on appelle la “psychologie naïve". Quant aux théories philosophiques concernant l’âme et le corps, elles sont variées.

Réponse 2 : quoiqu’il en soit du statut de ces notions, ces notions sont des philosophèmes. Et si la psychiatrie emprunte des notions plutôt qu’à la philosophie, à la psychologie naïve, cela est problématique et quelque peu inquiétant. Une non-psychiatrie emprunte plutôt son matériau à la philosophie qui est plus théorique, plus établie, plus argumentée. Les philosophies de l’âme et du corps sont multiples, il est vrai, et cela n’est point contestable. Pourtant, on peut mettre en évidence des schèmes invariants, notamment dans la décision qu’implique ces schèmes. Une théorie non-décisionnelle du Réel-Un est capable de montrer l’invariance de toutes ces philosophies en tant qu’elles décident du réel et plutôt de manière autoritaire. S’il en était autrement, comment expliquer la guerre perpétuelle que se vouent les philosophies ? Si elles se vouent une guerre, c’est parce que chacune se veut suffisante quant au Réel.Geste qu’on lèvera en non-philosophie en mettant toutes les décisions sur un plan d’équivalence. Mais l’explication de cette approche est très complexe.

Question 3 : la description (sentiment de perte de l’unité) n’est pas une
invention gratuite des psychiatres (une “décision” qui pourrait être autre), elle se propose de synthétiser les mots que leurs patients mettent sur leur douleur. Sans doute est-il possible, en revenant à ces mots là, de montrer que cette description trahit les mots des patients : mais vous ne le faites pas. Bien au contraire, vous vous contentez de désigner la possibilité qu’il y ait trahison, et on a dès lors l’impression que les psychiatres forgeaient une description à partir de rien.

Réponse 3 : si j’ai laissé entendre dans cet exposé que la description était une invention gratuite des médecins psychiatres ce n’ai pas ce qu’ai j’ai essayé de dire. Il s’agissait par contre, sans aucune ambiguïté, de contester l’idée suivant laquelle cette description valait du Réel. Par exemple la perte de l’unité, cette description quant au Réel est du point de vue non-psychiatrique (qui n’en est plus un) complètement illusoire. Mais en effet, il est précisé par les médecins qu’il s’agit d’un sentiment, soit d’un contenu de pensée, d’une pensée qui pense que le Réel peut être scindé ou divisé, ou perdre son unité. Mais le réel rien-qu’Un n’est plus une unité synthétique (une unité est toujours susceptible d’être divisée ou scindée (par exemple l’unité âme/corps), il (est) rien qu’Un suivant l’axiome que nous avons librement choisis d’effectuer par la suite. Dit autrement le vécu ne connaît pas de scission. Cette thèse peut sembler dogmatique, mais il ne s’agit pas d’une thèse.
Du coup, nous pouvons revenir aux questions précédentes : ces descriptions mobilisent des philosophèmes qu’il s’agit maintenant de critiquer quant à leur prétention de valoir pour le Réel. Reste l’opération délicate et concrète de savoir que doit faire un médecin si un patient lui rapporte un sentiment de perte de l’unité. Un malade a-t-il jamais parlé ainsi ? C’est possible en fait. Peut-être avais-je le sentiment que les médecins eux-mêmes y croient, qu’eux-mêmes lorsqu’ils parlent où font leurs rapports écrivent : le patient est (entendons réellement) dissocié, le patient a perdu le sens du Réel, le patient est coupé du Réel…Or les médecins aussi portent une responsabilité lorsqu’il s’agit d’interpréter la douleur réelle ainsi. Comment alors la thérapeutique peut-elle se mettre en place ? Cela risque d’être une thérapie qui fait violence aux patients, voulant de toutes forces réconcilier un vécu qui n’a jamais été dissocié (en-Réel).
La non-psychiatrie établit alors qu’il ne s’agit pas de cela. Que l’opération de thérapie ne consiste certainement pas à réconcilier le vécu avec lui-même comme s’il devait être en rapport circulaire à soi. Reste alors à déterminer en dernière-instance (en-Réel) une thérapeutique unifiée qui doit recourir à toutes les théories (philosophico-psychiatriques) pour les transformer. On pourrait appeler cette thérapeutique une thérapeutique déterminée en dernière instance plutôt qu’une thérapeutique supposée déterminante du Réel (comme ont tendances à croire toutes les entreprises de réforme de la psychiatrie d’inspiration philosophiques ou autre, en réalité toutes philosophiques, schizo-analyse, thérapies cognitives comportementales, dasein-analyse, psychanalyse etc…

Question 4 : Pour synthétiser : vous écrivez à juste titre que la prétention à proposer une description pure, dépourvue de toute théorie, est outrée. Cela n’a pas pour conséquence que le contraire est vrai, à savoir que toute description soit tellement saturée de théorie qu’elle ne laisse aucune place aux données empiriques.

Réponse 4 : Une description empirique doit rester empirique. Mais l’empirique philosophique est immédiatement investi dans la tâche d’extraction des a-priori de l’expérience, ces a-priori immédiatement connectés à leur condition transcendantale. Le système empirique, a-priori, transcendantal est bientôt confondu avec le Réel. La non-psychiatrie entend montrer que le Réel ne fait pas système ou machine (schizo-analyse). La non-psychiatrie, dans sa phase d’élaboration devra nécessairement être cette théorie qui se laisse déterminer en dernière instance par le Réel en transformant la pensée qui se veut équivalente au Réel (la pensée spéculaire philosophique) : cela implique bien évidemment un travail effectif et attentif du psychiatre par rapport à chaque patient, un travail plein avec chaque patient, qu’il puisse réfléchir pleinement sur le cas de chaque patient, que le patient puisse à son tour trouver des conditions favorables pour se sortir de ce pétrin le plus vite. Ce qui remet en cause bien évidemment la psychiatrie actuelle, frénétique, ou les patients ainsi que les médecins sont victimes d’une cadence de traitement véritablement infernale. Déjà, le DSM IV avait tenté de limiter cette infernale exploitation par l’utilisation de la mathématisation. La mathématisation dont il était question constituait une phase par laquelle on s’intéressait deux fois plutôt qu’une au patient (constituait alors une sorte de progrès social comme pouvait dire le médecin qui a intervenu dans ce séminaire) , mais seulement pour dire exactement les mêmes choses au final, ce qui est très inquiétant. Pour cela, le DSM constitue une régression par rapport à la psychanalyse, qui n’a pas opté encore pour le traitement industriel, ou à la chaîne des patients et à l’exploitation forcenée du personnel. Freud, le médecin psychiatre, opère pour chaque patient une théorie, il y a autant de théorie chez lui que de patients, voilà pourquoi sa pensée est déconcertante. Elle ne les réduit pas à des types assimilables les uns aux autres. Mais nous nous déplaçons vers des considérations politiques et vers des revendications multiples de la part des patients et des médecins par rapport aux pouvoirs publique. Mais le même constat est sans doute observable dans d’autres secteurs d’activité, notamment à l’éducation. Mais il ne faudrait pas prendre la non-psychiatrie pour une théorie qui se résoudrait finalement à demander des moyens supplémentaires (bien que manifestement dans les institutions publiques la psychiatrie nécessiterait avec certitude des moyens supplémentaires (à déterminer à chaque fois)). Il ne s’agit pas de cela. Elle pourrait pointer par contre le fait que les critiques de la psychiatrie se contentent de monter les patients contre les médecins. Je pense que tant qu’on se contente de monter les uns contre les autres, le problème n’est pas résolu, et ne le sera pas. Il ne peut l’être une fois pour toutes, mais une fois chaque-fois : telle serait alors la devise générale de la non-psychiatrie issue de la non-philosophie.
Dernière remarque à ce propos : il n’est pas dit que le coût d’une autre politique de la psychiatrie serait alors si exorbitant. Elles coûterait certainement moins en dommages collatéraux comme aiment à dire les experts militaires.

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