En second lieu, nous prendons pour exemple de cette sorte d’analyse un cas de pathologie telle que répertorié par les psychiatres sous le nom de schizophrénie. Ce terme est déjà problématique en lui-même, nous allons voir pourquoi (avec la notion de coupure). Nous prendrons l’exemple de cette notion répandue dans la littérature psychiatrique, et qui a donné lieu à des polémiques tout au long du siècle dernier. Si l’on examine la manière dont est conçue la schizophrénie, alors on retrouve, de manière inévitable, une certaine conception de l’humain. Nous allons pour cela nous appuyer sur l’exemple de cette maladie, et nous verrons ce que dit en creux ce discours, c’est-à-dire aussi ce qu’il ne dit pas. Il s’agit simplement, ici, de la description médicale du trouble dissociatif reconnu comme symptôme de cette maladie.
« Il constitue le syndrome principal des malades schizophréniques dans la clinique française.
Sa première étape, la plus initiale, est la dépersonnalisation, qui consiste en un sentiment de perte de l’unité et de l’intégrité psychique et physique, un sentiment de transformation interne, de sa propre identité, que les patients rapportent parfois comme étant le sentiment de devenir fou. La dépersonnalisation n’est pas pathognomonique du syndrome dissociatif schizophrénique. En effet, c’est un symptôme assez fréquent en pathologie psychiatrique, puisque l’on peut le constater dans les crises d’angoisse aiguë, les attaques de panique, ou toute perturbation associée à une angoisse intense. Dans les schizophrénies, le syndrome de dépersonnalisation est durable et peut conduire le patient à avoir le sentiment de ne plus être lui-même, de se transformer. Ceci entraîne parfois des angoisses de morcellement corporel, d’anéantissement, très caractéristiques (sentiment que le cerveau s’écoule, que les membres changent de forme, tombent, que le sujet est possédé …
. Certains patients, au début de l’évolution de leurs troubles, peuvent ainsi vérifier des heures durant devant le miroir, ou en se palpant, leur intégrité physique.
Fréquemment associée à la dépersonnalisation, on peut constater une déréalisation. Il s’agit d’une impression de transformation de ce qui est extérieur au sujet : sentiment de modification de l’ambiance, d’étrangeté.
Ces phénomènes de dépersonnalisation-déréalisation sont rapidement repris, chez les schizophrènes en phase active de leur maladie, dans une activité délirante (à thèmes corporels, de possession, d’influence, ou de persécution émanant du contexte extérieur jugé transformé). »
« Analyse » conceptuelle proprement dite
I : un sentiment de perte de l’unité et de l’intégrité psychique et physique.
Voici le premier énoncé de cette psychiatrie de la schizophrénie concernant le syndrome de la da dissociation. Nous allons formuler d’autres énoncés proches de celui-ci et qui permettent de mieux comprendre la structuration de celui-ci.
D’abord le schizophrène peut être dit celui qui sent une perte. Ou plus précisément, celui qui dit sentir une perte de son unité et de son intégrité psychique et physique. Autrement dit quelqu’un de non schizophrène est quelqu’un qui n’a pas ce problème : il est une unité psychique et physique. Avant, le schizophrène était quelqu’un de normal, il était cette unité d’une dualité d’un corps et d’un esprit. Maintenant, il entre dans une autre phase où il est dit perdre cette unité : il est dit se dissocier. Comme si maintenant il était un corps, et un esprit dissociés. Un esprit qui ne correspondrait plus à ce corps. Ou un corps qui ne correspondrait plus à cet esprit.
Dans l’unité psychique et physique, l’un correspond avec l’autre. Dans la perte de cette unité, l’un ne correspond plus avec l’autre, le corps ne correspond plus avec l’esprit. Une première remarque est maintenant possible : ici on dispose d’une conception suivant laquelle l’homme est âme et corps. On pourrait dire, de manière un peu caricaturale, qu’il s’agit d’une position platonicienne standard, et que cette position est susceptible d’être discutée. Nous repérons ici un philosophème qui comme tel, dans la tradition philosophique rencontre de multiples variantes et interprétations, ainsi que des positions opposées. En effet, certains philosophes remettront en cause ce principe d’une hiérarchie entre l’âme et le corps ou entre somatisme et psychisme, d’autres privilégierons un prééminence de l’âme sur le corps, d’autre du corps sur l’âme, d’autres variantes sont encore possibles. En réalité , ce conflit de positions va plus loin puisqu’il débouche sur un déplacement important des concepts, âme et corps comme termes étant abandonnés pour d’autres concepts jugés plus opératoires (tout du moins dans certains autres courants). Quoiqu’il en soit, si l’on conserve ces termes, on peut voir que les positions peuvent varier, et cette variation s’opère lorsqu’on conçoit un changement ou un renversement de hiérarchie. Ainsi, dans le platonisme, ce qui a la primauté, c’est l’âme sur le corps, alors qu’avec Nietzsche on voit que c’est le corps qui a la primauté. Ce que nous cherchons ici à montrer, c’est qu’au stade où nous en sommes dans l’examen d’une description d’un trouble psychiatrique, c’est qu’il met en jeu des notions qui ne sont pas sans faire intervenir des concepts philosophiques, concepts philosophiques utilisés pour les besoins de la médecine psychiatrique. On pourrait aller bien plus loin dans cette analyse des premiers termes de la description du syndrome de dissociation, mais on préfère ici poursuivre pour montrer que cette utilisation de la conceptualité va bien plus loin que le simple emprunt de concept, puisqu’en réalité, ce qui est immédiatement utilisé, c’est la structure philosophique de penser. On montrera plus bas, qu’une autre structure de pensée est envisageable, celle qui ne décide pas du Réel.
II. Un sentiment de transformation interne, de sa propre identité, que les patients rapportent parfois comme étant le sentiment de devenir fou.
Si, plus haut on a parlé de l’intervention d’une conceptualité philosophique, ici toujours présente, il faut préciser que cette intervention va bien au-delà du concept philosophique, dans l’utilisation même d’un schème (décionnel) de pensée (à l’égard du Réel) qui s’il n’est pas exhibé, reste tout à fait inaperçu. On insiste ici sur le fait que les patients « rapportent » un « sentiment de transformation interne ». Ce sentiment de transformation interne pose un problème d’interprétation. Celui qui est dit les éprouver, qui se dit les éprouver, interprète un vécu et ce vécu, il est dit qu’il est un vécu de transformation. Ensuite, le médecin ou le soignant, rapporte le propos du patient qui dit éprouver cette transformation interne. Un problème se fait jour par rapport à la réception de tels contenus de pensée. Ce qui est sous-tendu, c’est que la transformation du patient, de la personne, de l’individu, est réelle. On en vient à enchaîner rapidement, mais trop rapidement peut-être, en disant que ce qu’éprouve réellement un patient ou un malade schizophrène est une transformation : le réel de schizophrénie est transformation. L’humain est alors considéré comme celui qui est en train de se transformer, comme celui qui est en train de devenir autre, qui le sent, et qui en fait état en le rapportant, vu que cette transformation (dite réelle) pose problème.
Or la transformation en question, est celle, problématique de son identité. Il y a un important problème à affirmer que ce qui se transforme c’est l’identité de la personne du patient. Ce problème vient de ce qu’on suppose que l’identité est susceptible de troubles, de variations, bref de transformations. Le patient schizophrène est victime une première fois d’un état inhabituel, et qu’il ressent comme douloureux. Mais ne risque-t-il pas de devenir à son tour une deuxième fois victime dans la mesure où on l’aura interprété comme celui qui perd son identité (qui peut-être en gagne une autre) ? Ce problème est de taille. Ce problème est interprété de manière philosophique lorsqu’on pensera que l’identité est susceptible de transformation. Lorsqu’on pense que l’identité ne peut se transformer du fait qu’elle (est) identité, on pensera de manière non-psychiatrique. Mais on n’aura pas résolu le problème du patient, ou notre propre problème. On se sera imposé une contrainte théorique qui consiste à penser en toute logique que l’identité ne se divise pas, et ne peut être affectée. Et peut-être alors, la tournure philosophique de pensée consistant à dire que l’identité est troublée, altérée, pourra être conçue comme une erreur de pensée, une illusion. Une identité ne reste qu’identité, et cela en toute logique. Lorsqu’on dit que l’identité diffère, comment peut-on parler d’identité ? L’identité reste, et peut-être n’a-t-elle même aucun besoin de rester du fait de son identité. Du coup, tout un travail se dessine, consistant à appréhender les philosphèmes où cette violence à l’Identité est cachée. On dira que penser avec cette contrainte axiomatique d’une identité-rien-qu’identité nous amène vers la théorie unifiée de la philosophie et de la psychiatrie. Cela entraînera, pour la théorie, un remaniement qui consiste à déduire de cet axiome, ce qu’il implique. On pourrait dire qu’il s’agit-là encore d’une philosophie, mais à la différence des philosophies, elle ne se posera plus, à l’égard du réel, comme suffisante.
Sous la thématique du devenir, on peut aborder la question de la schizophrénie, mais on le fait de manière philosophique, car on pense qu’un devenir est susceptible d’affecter l’identité. C’est le cas de la philosophie schizo-analytique, qui se voulait une psychiatrie matérialiste. Il faut alors, pour « reconnaître » un schizophrène, qu’il fasse état d’une transformation remettant en cause sa constitution présente qu’il interprète comme sa propre identité. Le schizophrène est quelqu’un qui sent qu’il devient quelqu’un d’autre et que cette transformation indispose, parce qu’elle ne semble pas programmée par lui. Qu’une identité puisse être transformée, c’est ce que toute philosophie présuppose (selon la non-philosophie). Une philosophie ne peut se constituer sans présupposer une altération de l’identité, notamment grâce ou à cause du temps. Il nous faut une non-philosophie pour que cette identité ne puisse être conçue que comme identité, sans transformation possible.
La question de l’identité du schizophrène, identité transformée, retentit dans la formulation populaire de cette affection lorsqu’on prononce le terme de double personnalité. Or, elle suppose que ce qui fait qu’un individu est un individu, son identité, est sujette à variation. Quant à savoir s’il vit vraiment une transformation de l’identité, on ne peut trancher. Que ce soit une interprétation pour dire autre chose, voilà qui doit être pointé. Lorsqu’on parle d’une telle transformation, on évoque immédiatement le vécu du schizophrène, et l’on évoque aussi le discours sur ce vécu. Quant à savoir si ce discours du vécu recouvre le vécu lui-même ou lui corresponde, c’est encore un questionnement philosophique. On pourrait plutôt faire une séparation nette entre l’identité de vécu de ce vécu et le discours de ce vécu. Dans la philosophie, on présuppose toujours une réversibilité des termes, le vécu conditionnant le discours, tantôt conditionné par le discours. On ne peut malheureusement pas non plus travailler dans toute sa complexité cette distinction. Mais on peut noter qu’elle est recouverte par l’intervention du psychiatre, qui se doit lui aussi d’interpréter ce que dit un patient et ce qu’il vit. Il va dire quelque chose de ce que dit son patient de son vécu. Nous arrivons à un processus de recouvrement de l’interprétation par une autre interprétation, si bien que le vécu est d’emblée comme refoulé deux fois de suite par un discours qui prétend valoir pour lui, être sa vérité. On pourrait envisager une psychiatrie qui ne s’embarrasse pas d’un tel mécanisme de recouvrement, pour éviter les illusions d’un discours se prenant pour le réel-de-vécu.
Nous en arrivons au terme même de schizophrénie : c’est que le réel de schizophrénie est tout de suite interprété comme scission du vécu lui-même, comme si le vécu pouvait être réellement scindé, alors que c’est ici le langage qui croit scinder le vécu. On met ici, de manière schématique une illusion propre à un discours qui se présuppose comme le réel-de l’identité, ou le réel-vécu, qui se pose lui-même comme le réel de ce dont il parle : c’est ce qu’en terme de non-philosophie nous nommons une autoposition. Le patient schizophrène, peut être également victime de cette illusion.
Il faut, à ce point de l’analyse parler de la référence que nous venons d’évoquer et qui sert de fil conducteur de cette analyse. Il s’agit d’une théorie contemporaine, la non-philosophie qu’il faut se garder tout de suite de comprendre comme une négation de la philosophie ou d’une quelconque volonté de vouloir s’en passer. Le nom de cette théorie déclenche immédiatement toutes sortes de confusions qui font qu’on la rejette ou qu’on la regarde avec inquiétude alors qu’elle peut constituer un outil pour permettre de mettre en évidence les structures de la philosophie ( des multiples philosophies), et ses invariants, qui sont des mécanismes de pensée qu’on n’essaie plus de mobiliser, mais que l’on décrit d’une manière non-philosophique. Cette théorie a été mise en place par François Laruelle, professeur de philosophie à Paris X. Il s’agit d’envisager de travailler suivant des procédures que la tradition n’a pas pu mettre en place du fait des présupposés ontologiques qu’elle mobilisait à chaque fois pour se constituer : un réel susceptible d’être mélangé.
L’importance que l’on accorde ici à la conceptualité de la psychiatrie et à son analyse plutôt qu’à sa mathématisation se justifie maintenant. C’est qu’en mettant en œuvre une mathématisation tout en travaillant avec le même dispositif conceptuel, on peut certes obtenir une amélioration de la procédure, mais quant à l’architecture sous-jacente, elle demeure intacte, bien qu’alors elle pourrait faire l’objet d’un traitement théorique. Or, si on laisse intact un tel édifice on continue de travailler comme si cet édifice était valide alors qu’il présente tous les signes de présence de philosophèmes non critiqués.
Il faut noter que le DSM IV qui se veut athéorique, n’a pas opéré la réforme de fond qu’il prétend. Il ne s’agit que d’un remaniement de concepts, avec toujours des préjugés greco-occidentaux sur l’homme, avec donc les mêmes mécanismes de forçage, sinon pires, que l’on trouve dans la psychiatrie qui la précède. Mais il faut nuancer notre propos ici. Il est bien évident qu’à de multiples égards, la brochure DSM constitue un progrès, qu’elle a été conçue dans un esprit de justice et de prévenance à l’égard des patients, qui pouvaient faire l’objet de diagnostics erronés. C’est pour prévenir ces diagnostics erronés, douteux, que cette brochure a été mise en circulation. Mais la psychiatrie a besoin d’un théorie contrairement à ce que semble prôner les tenant du DSM, ou tout du moins certains d’entre-eux..
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