Non-psychiatrie (partie 1)

02.08.07

Permalink 11:44:25, par sylvain Email , 1592 mots, 504 vues   French (FR)
Catégories: Général

Non-psychiatrie (partie 1)

Théories philosophiques, théories psychiatriques,
La mathématisation et la conceptualité
Vers une non-psychiatrie.

Au cours de la séance du 9 Novembre 2007*, il a été question, lors d’un exposé, de la mathématisation de la psychiatrie. Dans quelque domaine que ce soit, la mathématisation de ce domaine signifie un accroissement de la fiabilité des connaissances dont nous disposons. À un certain niveau, où la mathématisation opère, on sait que le résultat, sauf erreur de calcul, est fiable. Or on sait qu’en matière de psychiatrie, si la fiabilité de cette pratique est accrue, cela devrait se répercuter considérablement sur les usagers, les malades qui souffrent parfois considérablement, mais aussi inévitablement du côté des médecins ainsi que du personnel infirmier. Après avoir répondu à la question de savoir à quel niveau la psychiatrie se mathématise, on pourrait toutefois élargir le cadre du questionnement pour savoir s’il n’existerait pas un autre niveau d’intervention pour que cette discipline puisse trouver une fiabilité supplémentaire. En effet, la mathématisation est-elle, au final, la seule destination de ce domaine où peut-on encore espérer intervenir à un autre niveau, notamment celui des concepts de cette discipline ?
D’abord, on va montrer brièvement comment la mathématisation de la psychiatrie intervient dans ce domaine. En fait le principe de cette mathématisation est simple. La procédure qu’elle convoque fait appel à un calcul statistique. Il s’agit d’établir sur un même patient deux diagnostics opérés par deux psychiatres. Puis, et c’est là qu’intervient la mathématisation, on compare et établit le taux de concordance entre les deux diagnostics. On peut dire que plus le taux de concordance est élevé, plus le diagnostic a des chances d’être fiable, plus on peut déterminer le traitement adéquat. La mathématisation intervient après une première procédure, et elle vise à reconnaître cette procédure répétée deux fois par deux personnes différentes. C’est qu’on estime que la première procédure est susceptible d’erreur, qu’au niveau du diagnostic, nous ne sommes pas certains de repérer chez un patient les mêmes troubles d’un entretien à l’autre. La mise en relation de deux diagnostics différents vise à pallier cette faillibilité du regard des psychiatres, ce qui peut faire dire ici que la devise de cette procédure pourrait être : « deux avis valent mieux qu’un ». On peut se demander si au final, la mathématisation ne vise pas à compenser un doute fondamental quant aux résultats d’une observation que l’on ne jugera jamais, quoi qu’il en soit indubitable.
Ce qu’observe un médecin chez un patient, le « phénomène » même du patient, en quelque sorte, induit un discours, dont il n’est pas certain, si un autre examen est pratiqué par quelqu’un d’autre, que nous retrouvions le même. Soit que le médecin observe tout autre chose que ce que voit son collègue, soit qu’il ne voie pas du tout ce que l’autre a vu. Ou peut-être encore d’autres cas imprévus. Si les deux ont produit les mêmes observations, alors on peut dire que ces observations comportent un degré supplémentaire de fiabilité. On notera l’importance de la réussite d’une telle procédure dans n’importe quel examen psychiatrique, mais surtout dans ceux de la médecine légale où il s’agit de déterminer le profil de quelqu’un pour savoir s’il présente des dispositions ou non à commettre tel ou tel délit. Reste que cette procédure, l’observation (bien entendu aussi l’écoute) et la description semblent hautement faillibles (puisque le calcul statistique est convoqué), et il nous faut maintenant aller trouver dans le discours théorique ou la conceptualité de la psychiatrie, si cette faille peut être sinon résolue, au moins résorbée.
La thèse que nous voudrions soutenir ici, c’est la nécessité de revenir sur les concepts de cette discipline (mais pas seulement), et la manière dont ils sont articulés, tout en ne déniant pas l’importance ainsi que la pertinence d’autres approches, moins orientées sur la conceptualité, par exemple celle qui s’applique à mathématiser.

La psychiatrie véhicule des philosophèmes comme elle véhicule sans doute des savoirs scientifiques. Il lui faut par exemple, sans aucun doute, construire une théorie de l’observation, de la description (parfois étayée de calculs statistiques, de calculs de fréquence de symptômes, tout le domaine de la clinique). Mais comme il a été dit plus haut, plutôt que de chercher le principe d’une distinction toujours sujette à caution pour montrer quelle est la part du philosophique et quelle est la part du scientifique, nous ne ferons que citer un exemple visant à prouver, si cela devait encore se faire, de la véracité d’une telle proposition. Cet exemple, nous le prenons dans le DSM-IV, comme nous aurions pu le prendre dans n’importe quelle autre brochure de psychiatrie de quelque tradition que ce soit. Nous le prenons plus particulièrement d’une tradition qui se voulait a-théorique, de celle qui a peut-être le plus tendue (non sans raisons) à vouloir s’émanciper de la spéculation abstraite propre à illusionner les chercheurs et les médecins (critique qui visait avant tout la psychanalyse conçue comme théorie psycho-dynamique par ses adversaires).
Depuis quelques décennies, paraît régulièrement dans la psychiatrie américaine, une brochure qui tend à synthétiser tout ce que l’on sait en psychiatrie et à opérer une réforme de ce savoir. Cette brochure a pour nom DSM (Diagnostic and Statistical Manual). Dans cette brochure, on trouve une description des troubles mentaux les plus répandus. Déjà, la notion de trouble mental fait inévitablement appel à une manière de juger, ou dévaluer, donc à une théorie du jugement, de l’évaluation, du diagnostic, théorie que l’on pourrait être tenté de placer plus explicitement du côté de la réflexion ou de la pensée philosophique. Ce que nous voulons dire ici, c’est que le DSM, quoique sa tendance serait à la répudiation de certaines réflexions propres à égarer le chercheur, contient elle aussi une part de théorie, aussi a-théorique qu’il se veuille. Il contient au moins une réflexion ou une méditation sur l’observation et sur le comportement. Or, nous nous demandons comment traiter les philosophèmes fussent-ils résiduels avec d’autres notions plus proprement scientifiques, quoique nous ne disposions pas d’une méthode visant à séparer les deux, méthodes dont la pertinence est ici remise en doute. On cherche plutôt que deux traitements particuliers, un traitement théorique universel et complet.
Nous trouvons des notions philosophiques d ans le DSM, même si leurs occurrences sont moins nombreuses que partout ailleurs : par exemple il est fait mention de troubles de la personnalité, troubles également de l’identité. Il y a donc en fond une méditation sur la personne, une méditation sur la personnalité comme notions. Même si elles ont l’air d’aller de soi, l’examen théorique doit montrer qu’elles ne vont pas de soi. Alors, plutôt que de mentionner diverses théories de l’identité ainsi que diverses théories de la personnalité et de la personne, il faudrait établir une théorie unifiée de la psychiatrie et de la philosophie. Nous nous acheminerions alors vers une non-psychiatrie. Une théorie unifiée (ou non-psychiatrique) de la personne et une théorie unifiée de l’identité.

La non-psychiatrie pourrait être l’utilisation de la théorie psychiatrique (philosophie et psychiatrie proprement dite)utilisation issue des recherches non-philosophiques de François Laruelle. Elle n’est bien évidemment pas une antipsychiatrie. La théorie non-philosophique de la psychiatrie peut prendre pour matériau l’antipsychiatrie elle-même, comme elle peut prendre les théories cognitives comportementales, la psychanalyse, la schizo-analyse, la dasein-analyse comme matériaux, qu’il s’agira de traiter. D’ordinaire, toutes ces théories se disputent en ce qui concerne la théorie, là elles deviennent le champ de travail de psychiatres (de psychologues également), mais aussi de patients désireux d’entreprendre une démarche active de guérison, et en réalité toute personne.
Cette non-psychiatrie viserait à exhiber les structures de pensée que mobilise pour son établissement la psychiatrie (scientifique+ philosophique) pour montrer qu’un autre savoir du psychiatre est possible, qu’un autre savoir du patient est possible également. Pour résumer ici, ce serait une théorie qui ne déciderait pas du Réel humain comme ont tendance à faire des entreprises théoriques concurrentes. Elles sont concurrentes de toujours estimer que leur décision concernant l’humain est toujours la mieux fondée. Ici, on s’achemine vers une théorie non-décisionnelle de l’Humain. Pour travailler de la sorte, il faut poser l’égale pertinence quant au Réel, de toutes ces théories, de manière d’être en mesure de les traiter toutes suivant une rigueur identique, à chaque fois, plutôt qu’une fois pour toutes.

* Dans le cadre d’un séminaire sur la mathématisation tenu à Lyon (ens).

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